Auberge du Vieux-Moulin

 Cela commence comme un conte de Noël : il était une fois à Trans, une grotte millénaire dédiée à sainte-Catherine, la    patronne des mouliniers, dans laquelle jadis on pressait les olives. Hélas, les moulins de Trans mouraient à petit feu car le progrès avançait à grands pas et ces moulins qui avaient fait la prospérité et la renommée du village finissaient leur vie envahis par les ronces. Il y avait alors à la gare des Arcs, un conducteur de locatracteur de Trans appelé Claudius Lambert qui chaque fois qu'il passait sur la ligne versait une larme sur les cadavres de ces moulins. Un jour, ce cheminot acheta le moulin abrité par la grotte dans lequel plus personne n'entrait à part les lézards. Toutes ses économies y étaient passées, mais il aimait son pays et ce moulin d'où le regard tombe à pic dans les gorges. Voilà qu'il se mit à retaper cet endroit pendant ses jours de repos avec sa petite famille. On le voyait transporter du ciment, gâcher le mortier, toujours la truelle à la main. Les gens s'interrogeaient : "Mais qu'est-ce qu'il fait Lambert ?" C'est qu'il avait sa petite idée derrière la tête Claudius. Entrons avec lui dans la grotte. Elle est profonde et pleine de lumière. On descend des marches, à droite, des fenêtres s'ouvrent sur l'abîme de la Nartuby, à gauche, un pressoir tout propre comme s'il allait en couler de l'huile. En face, un âtre creusé dans la roche où rôtissent à la broche des cailles bardées de lard, au milieu, des tables où des gens sont installés parlant et riant à la lueur des chandelles.

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 Au fond, pour la Noël, il y a une crèche mais pas une crèche comme les autres. Une vraie crèche avec de vrais animaux : des agneaux, un âne, un boeuf. Sans oublier la sainte famille et les bergers. Lambert explique : "J'ai pensé que dans cette grotte on pouvait faire une salle à manger avec une façade de petites fenêtres et là-haut au soleil dans les hangars où arrivaient les cacolets pleins d'olives, des chambres. J'ai utilisé la source qui se perd dans la Nartuby pour remplir les petits bassins de décantation d'huile et je les ai transformés en viviers à truites et à écrevisses. J'ai fabriqué les tables avec des troncs de chênes-verts et des gros plateaux épais à peine dégrossis. Pour les chaises j'ai utilisé des planches de la scierie. Les lustres, je les ai faits avec les roues dentées en bois des pressoirs et j'ai bricolé les lampes avec de vieux calens en cuivre trouvés dans la poussière ou avec des bouteilles de vin. Les chandelles avec des branches de sureau. J'ai tout refait : les planchers, les escaliers, la toiture, les fenêtres. J'ai percé des murs épais de deux mètres, j'y ai mis l'eau et l'électricité. Pour la cuisine voilà comment ça se passe : je fais griller quelques truites à ma façon et des fritures d'écrevisses. Quelques personnes en mangent, elles en redemandent, reviennent et ramènent des amis qui reviennent. Des curieux, des gens de ville qui cherchent à retrouver les vraies façons de manger au calme loin de toute cette agitation. Michèle Morgan est venue manger un jour et une autre fois, le prince de Roumanie, un prince qui se lèche les doigts jusqu'au coude et qui me tutoie. Un prince, chez moi, un conducteur de    locotracteur des Arcs ! Et quand c'est la saison de la chasse je fais un pâté de grives, un civet de lièvre et les gens viennent en manger... Comment j'ai appris à faire la cuisine ? Mais au coin de l'âtre avec la mamé et au cabanon avec le papé. J'avais pris une truite à la pêche ? Vite un feu de sarments, un trépied, une poële et un coup d'un côté, un coup de l'autre ! Cuire une tomate ? Au cabanon, on met la tomate dans l'huile chaude, avec l'ail, l'oignon, le persil et on coule l'oeuf dessus. Voilà comment on cuit une tomate. Et les suçarèles ? Vous savez ces petits escargots de misère qu'on trouve dans les troncs d'oliviers. Ils ont une chair fine comme tout. Au vin blanc avec toutes les herbes de la montagne, j'en mange cinq cents à moi tout seul. J'ai cinq ou six spécialités : les cailles rôties au genièvre, le civet de lièvre, le coq au vin blanc, le sanglier des Maures, la brouillade de truffes, les tartes provençales". Il y a là des gens du    pays, aussi des Parisiens. Il y a aussi le vieux santonnier de Trans avec son petit béret. Il s'appelle Richard, il a 81 ans. Il connaît l'histoire du pays, il sait comment le vieux château fut brûlé pendant les guerres de religion et comment on a construit sur son emplacement la jolie mairie Louis XV. Il raconte comment un curieux ingénieur belge, Achille Knappen, est venu construite à Trans un bizarre puits atmosphérique qui aspire pour en faire quelques litres d'eau, la fraîcheur de la nuit provençale. Lambert a voulu que Richard expose ici, dans la grotte, ses santons et aussi une jeune santonnière du pays, Colette Barles. Tous leurs petits personnages sont donc là et ils regardent se dorer les cailles. Le tourne-broche cliquette, le feu de pin ronfle, la cascade ronronne, la source jase dans les petites rigoles, comme au bon vieux temps de l'huile d'olive. Oui, Lambert, cheminot retraité, le moulin de la grotte tu l'as bien ressuscité. Tu aimes et tu sais faire les choses de tes mains, depuis le mortier jusqu'à la chaise et le chandelier. Tu es électricien, chasseur, plombier et pêcheur, couvreur, maçon, cuisinier et poète.  Et le lendemain, vous allez à la gare car il faut toujours aller à la gare pour avoir une idée d'une bourgade. A la gare et au cimetière. Au cimetière pour y lire les noms, les prénoms et les dates, pour sentir l'âme du passé et se souvenir. A la gare, pour le présent. Monsieur Pesquiès, le chef de gare qui tient ses mémoires de cheminot et de philosophe sur un gros livre à couverture noire le sait bien. Il vous dira que Trans vit de plusieurs choses : d'une conserverie qui fait de la conserve traditionnelle d'anchois dont le propriétaire est Fiorito, voilà qui fait pas mal d'expéditions de détail par le rail. Après, il y a le bois : il y a une scierie qui a même un embranchement. C'est Fournial qui l'avait créée et elle appartient maintenant à Collomp. Et puis, il y a des carreaux qui viennent d'Italie, pour paver les villas comme au temps des Romains. Il arrive aussi de l'outillage, des moteurs, etc... tout transite par la gare.  

   Source : D'après un article paru dans un vieux magazine et remanié par Nadine.

Claudius le Magnifique

  Claudius Lambert pose devant le comptoir arborant sa cravate de chevalier  de l'ordre de la Méduse. 

Inauguration de l'auberge1

 Photos prises lors de l'inauguration de l'auberge le 14 juillet 1954.  De gauche à droite : Hubert Duhaâ, Jackie Lambert, l'Italien qui habitait à la place du château, Claudius Lambert, Guy Perrimond, Marlène dite Poupette Lovera, Jean-marie Luccerini, Simone Lambert, Nöel Landry.

Inauguration de l'auberge2

 De gauche à droite : l'Italien qui habitait à la place du château, Marie-Lou Chiabrando, Poupette Lovera,  Guy Perrimond, Jackie Lambert, Hubert Duhaâ, Simone Michelis, Simone Lambert.  

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Comme je ne pouvais pas mettre toutes les cartes postales concernant la grotte dans cet article, j'ai mis en place un album-photos que vous pouvez voir dans la colonne du blog.